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© frank adebiaye, 2006-2013

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frank adebiaye, 2006-2013

Nuit d’été en songe

Je pense à quelque chose de classique
J’aime ce calme aristocratique, presque désert 
Viscéralement suranné 
Et puis c’est l’escarmouche

Le baroque que j’aime tant 
Charpentier et ses arts florissants 
Purcell et sa Reine des fées 
Alors oui, cette chaleur, ce soleil inéluctables

Me paraissent doux 
Car cette musique, pas classique, toujours nouvelle 
Nous tiennent cette torpeur et moi en sa voluptueuse fraîcheur
Réconciliés
		
Marc-Antoine Charpentier, Les Arts Florissants
Henry Purcell, The Fairy Queen
William Shakespeare, A Midnight Summer Dream
		

Avoir pour Tetris seule philosophie

Simplicité – combinaison 
Occidental soviétisme 
Tetris, tu nous tiens 
Dans ton réalisme

Realpolitik, pragmatisme, si tu veux 
Fatum du temps de l’unité de Rome 
Il n’y a rien d’autre, on dirait
Que ces pièces qui tombent

L’adversité, le temps qu’il fait 
Le temps qui passe 
Tous ces outils, toute cette matière de nos vies 
Que nous devons accepter : un infini assemblage 
du divers dans un seul plan, divin ?
		

Sortir | personne, nulle part | rentrer

Les mots nous trahissent 
Et nous révèlent la vérité de nos maux 
Encore faut-il s’arrêter pour examiner leur sens 
Expression « sortir avec quelqu’un », venez témoigner 
À la barre de ce bateau que personne 
Ne maîtrise plus « Sortir »... Encore ? 
Après toute l’agitation quotidienne du monde ? il fait froid. 
La douceur du foyer, non ? « Sortir avec »... 
Comme accompagné(e) par un garde du corps pendant que l’âme se délite, 
loin de son origine et de son économie 
« Quelqu’un »... N’importe qui, en fait 
Je dis alors sortir avec personne et nulle part 
Mais rentrer ! 
Ensemble construire, concevoir, élaborer, habiter, 
créer, faire naître, perpétuer 
Vivre avant de mourir chez soi, enfin
		

Rettungswagen

Une voiture rouge et rustique 
On apprend à la policher 
Elle en redevient rutilante 
Nous redevenons le héros de notre enfance 
Nous allons, pare-brise brillant devant et petite fumée grise derrière 
Oui, oui, nous allons sauver le monde
Le nôtre, celui qu’on a jamais vraiment quitté
		

Wolverine spirit

Un phénix actif et tellurique 
La solitude même abîmée 
Une résistance forgée au métal des métaux 
Celle du fighting spirit 
Une mutation involontaire, comme tout le monde 
Une rage sincère et virtuose 
Celle du pragmatique impliqué
		
X-Men
		

Conviction poétique

On n’y prête guère attention pour la censurer 
Et c’est heureux, car c’est la plus redoutable 
La seule qui vaille vraiment 
L’ultime libido vivendi
Cette envie, ce désir intrinsèque de faire, de créer 
Cette conscience tranquille et belle 
De la vie qui va à la vie.
		

L’œil intérieur

Celui-là ne se repose jamais 
Il scrute tout et partout 
Corps déshabillés par son regard 
Trop intense et trop profond 
Pour nos instants pressés
Âmes dépecées, consciences en lambeaux 
C’est un tigre ou un loup ou mieux encore, 
L’œil implacable d’un lion
Dans la savane 
Il vous fixe de très loin 
Et vous tient en haleine 
Inquiète et silencieuse 
Mais attention ! Il n’admettra 
Ni votre peur 
Ni votre courage mensonger...
		

La fuite de la mariée le plus beau jour de sa vie

C’est un blanc éclatant 
trop blanc comme une promesse 
De bonheur formulée trop tôt 
trop vite, trop naïvement

Arrive le jour J. Cérémonie plénière. La couleur même de toutes ces toilettes 
de tous ces gens – niais et charmants – qui ne regardent que vous 
est déjà un signe. Albâtre impur, gris, noir. Noir, c’est le deuil, soudain. 
Le deuil de la vie d’avant, modulaire et inconséquente.

Les sueurs froides de cette panique (organisée ? Par qui ? Les gredins !) 
font tout à coup jaunir cette robe décidément trop blanche.

Presque aussitôt après cet Enfer instantané, c’est un torrent de larmes 
sur des joues trop rondes. un sourire maladroit et rose bonbon pour 
cacher cette avalanche liquide et céleste.
C’est un rite de passage, cette poussière de diamant sur notre peau 
humide de tant d’émotions, c’est notre arrivée, enfin, sur la piste 
aux étoiles des élus à la félicité terrestre.

Un mouchoir blanc vient essuyer tout cela. Le marié sourit, bienveillant 
et amoureux. Son épouse est décidément ravissante...
		

La bête curieuse

Inversion de l’objectif. Et si la bête curieuse, c’était nous, les voyeurs ? 
C’est le regard de l’Autre traqué qui révèle soudain bizarres à notre tour. 
Nous et notre indiscrétion indélicate, sauvage...
		

Mutations typographiques

Les caractères typographiques 
sont la substantifique moelle 
de tous ces livres
qui m’environnent depuis toujours.

Rigueur et extravagance 
Ils font bruisser toutes ces pages 
que nous tournons frénétiquement, 
agités d’une curiosité insatiable.

Fées clochettes discrètes 
de notre savoir en construction, 
de notre émerveillement 
toujours renaissant.

C’est du dessin, le plus noble qui soit 
et ce sont des mathématiques, 
parmi les plus délirantes d’ingéniosité

C’est l’invisible spectaculaire 
C’est la sobre élégance 
l’excellence discrète, magnanime

Alors la typographie entraîne dans sa démence raisonnable 
Vers la graphie, vers le graphisme 
Puis, on revient à la typo, à l’empreinte 
À la recherche d’une certaine intensité
sans surenchère 
car les caractères se lisent 
autant par le noir 
de leur encrage 
que par le blanc 
de leur part assumée 
de vide intérieur.
		

Rêves dissidents

Enlacé dans les bras de Morphée 
Délicieusement, on s’échappe 
On rêve

C’est une existence parallèle 
Négative, inversion polaire de la vie d’aujourd’hui 
Passés utopiques, futurs plus ou moins improbables

C’est en tout en cas une évasion 
des jours ordinaires 
Même le banal y est bizarre

On ne lit rien de ces cartes 
brouillées de nous-mêmes 
Mais on sent, on respire 
Ce doux parfum 
D’auto-dissidence.
		

Vexollogie des toilettes féminines à pois

Cette herméneutique apparemment dérisoire 
je vais l’inventer

Trop charmé que je suis
par cette mode 
Subie comme toujours 
Mais de bon goût 
comme trop rarement

Alors délirons sur ces motifs 
rétro, incroyablement tendance

Nous aimons particulièrement 
les déclinaisons noir et blanc 
Nous y voyons quelque chose 
dans tout ce déluge de
formes

Une mire entêtante, hypnotique

Sur des formes voluptueuses

Appel sourd mais résolu

À une acuponcture très charnelle
		
The Pipettes
		

L’art suprême de manger la gélatine

Le bœuf n’en finira décidément pas 
de nous surprendre
aux deux extrêmes de son pittoresque, 

S’il n’est pas saignant – et dans de nombreux cas, 
il doit l’être – il est gélatineux

Le goût de la gélatine 
est sélectif

Il exige de ses adeptes 
une haute culture du discernement

Supporter l’intermittence 
de l’irascible 
Pour savourer plus langoureusement 
l’intensité du concupiscent

La mélasse avant l’hydromel
		

Pourquoi faut-il se lever tôt ?

Il y a d’abord cette satisfaction 
irrépressible du devoir à accomplir 
et le désir attenant de le vouloir voir 
réellement accompli

Il y a cette paresse industrieuse 
qui consiste à vouloir commencer 
à travailler à cinq heures 
pour finir à midi 
et pouvoir ensuite dormir 
tout son saoûl

Il y a enfin la fraîche bise du matin 
et alors toutes les femmes 
s’appellent Aurore 
même si elles ne passent 
qu’en coup de vent
		
Jacques Dutronc, « il est cinq heures, Paris s’éveille », 1967
		

Grenat

Sur un air de Pauline Ester 
une tornade de feu 
Dans le métro parisien, aérien

Les flammes de l’Enfer sur la tête, 
une teinture acajou étincelante

Et une robe grenat, ajourée – malheur ! 
c’est pire qu’une corrida

Par trente degrés, sans arène, un matin d’été

Mais enfin un regard bleu, bêtement bleu...
		
Pauline Ester, Best-Of, 2006
		

Abolition du provisoire

Désormais plus de cloisons
C’est la vie maintenant
et à pleine puissance

Il est permis 
de tout construire 
Mais attention on veut du concret
Plus d’échafaudages abstraits 
Plus de matrices virtuelles
C’est une course de fond 
sans fin 
pour d’autres 
une course de faim sans fonds

Mais toujours celle qui vous laisse 
épuisé avec ce goût étrange 
de sang dans la bouche.
		
Bob Marley, « Concrete Jungle », Catch A Fire, 1973
		

Les fastes de l’Empire

On se retrouve toujours 
face à une nouvelle Rome 
Plus ou moins futuriste 
Érections monumentales 
et moyens péplumesques

C’est Deus ex machina
La puissance manifeste 
et la gloire qui signent déjà 
leurs premiers autographes 

Nous nous sentons grands et beaux 
en uniforme 

Et comme toujours, 
de belles promesses 

À notre attention, 
 pauvres ânes de Buridan 
que nous sommes,
assoiffés de reconnaissance 
et craignant la faim.
		
George Lucas, Star Wars épisode V. L’empire contre-attaque, 1980
		

Le mythe tenace de l’orfèvrerie-minute

« Vite et bien », 
l’expression m’a toujours amusé

Elle m’inquiète sérieusement désormais 
Car cette exigence sévère est devenue la règle commune

On ne saurait pourtant s’y retrouver

Il faut du temps, de la répétition 
Il faut apprendre, creuser son sillon

Mais rien, des flashs, des bribes de conversation

Plus d’odeur, plus de goût, plus de traces 
La disparition pure et simple...
		

I, Chewbacca

Un monstre habile
homo habilis 
mieux que homo sapiens sapiens 
devenu fou

Poil sauvage 
Rage naturelle 
Et pourtant plus contenue 
et plus logique

Que nos folies 
civilisées

Apparât du geek 
hirsute et sage 
Ultime réfugié
dans l’ultime logique 
du monde
		

Le perfectionniste

Devant son écran,
Il croit contrôler 
Le monde

Règles, millième 
De millimètre,
Son espace
Est infime.
		

L’omnigame

Il n’a pas connu beaucoup de femmes 
Ou plutôt il en a investi une myriade

C’est un frileux et un farouche 
Un délicat et un forcené

Il les détient sans les posséder 
Son pouvoir est latent 
Son règne est partout 
C’est l’omnigame

Sa curiosité, c’est la curiosité des femmes 
Son indiscrétion, c’est l’entrebâillement, 
l’ouverture 
Son investigation, c’est la faille, la brèche

Il est le semeur 
Il égare, il trouble 
Il marque, il féconde 
C’est un voyageur inlassable

Il est la mère, la sœur, la fille 
De toutes celles qui oublient l’être ou l’avoir été

Il franchit mais il n’abat pas 
Il traîne où on ne le retient pas 
Il émancipe leur liberté 
Il nourrit leurs ambitions 
Il dit leurs paroles 
Il répète leurs angoisses sempiternelles 
Il respire leur odorat

Il regarde leurs yeux, lucides, absents, perçants, 
aveugles 
Il contemple leurs beautés qu’elles n’expliquent pas

Alors qui est-il ? 
C’est moi, bien sûr 
Mais c’est vous, les autres 
Comme moi, démon et enfant face à La Nature 
Cherchez la lumière !

Où est-il, où sommes-nous ? 
En elles, elles sont notre origine et notre avenir 
Et nous ne faisons que passer 
Réveillez-vous féconds

Mourrez stériles 
Car la Création est une force accaparante 
mais propice 
Elle nous attend et elles nous espèrent 
En avant ! 
Ne les impatientez jamais 
Car le reste n’est rien.
		

Le marin terrestre

Tout voyage à l’aune de cette modernité 
Est un arrachement 
Distorsion bizarre d’un espace-temps 
Ni complice ni affable
Déchirement de soi, destruction des autres 
Dans cet hyperespace qui nous perd 
Oubli, fuite ; oubli, désillusion mais oubli, amnésie générale
Nous nous déplaçons, mais nous n’y pensons pas ; 
Nous croyons encore au voyage 
Nous nous tournons encore vers la mer, pourtant bondée et sèche
Le bleu d’un sable râpeux et agressif 
Le bleu des yeux de ces beautés condamnées

Je m’en suis détourné 
Je ne les aime plus 
D’ailleurs je ne sens plus que le vent 
Oh, pas un embrun, pas une brise 
Un vent dur, inéluctable, le souffle de terre 
Qui nous écrasera finalement 
Quelle que soit l’énergie de notre périple

Alors aujourd’hui je ne veux plus 
Ni bungalows, ni plage 
Ni terrasse, ni horizon marin 
Car je sais la dureté calleuse et câline 
Des contrées intérieures
Lointaines de l’Hélios meurtrier 
Et de Neptune à jamais égaré
Pour lui-même et pour tous ceux 
Qui se sont placés en sa folie

Je ne vois pas les coraux, je ne connais pas les algues 
Je dévore la germination à pleine bouche 
Pour mieux la régurgiter de jouissance et d’envie 
Je ne désire pas vos pitoyables errances 
Maritimes et héliotropes, troupeaux !
Je vagabonde bien sur terre, et sous terre aussi 
Je la traverse rageusement et amoureusement

Je l’aime trop pour la laisser à d’autres, 
incrédules et apostats 
Cet état tellurique permanent qui fait 
notre érection, providentiels vertébrés 
Nous l’honorons dignement dans cet espace intérieur 
Au-dedans, au-dedans, tout est là

Femmes que je visite seul et que je quitte de même 
dans mes escales de Sienne 
Vous le savez bien 
Vous qui attendez et qui avez fait 
ce marin terrestre que je suis

Je le suis, jusqu’à me voir 
Moi-même, non pas dans une suspecte rémanence aquatique 
Mais dans une opaline azur jaillissant soudain
des entrailles du Monde 
De la lumière de la Terre-Mère
		

Le mousquetaire

Il a du panache, 
de la superbe depuis l’âge
Des jeux de cerceaux

Il a fière allure
Aux bras des dames
Ou à la poursuite
De leurs assiduités 

Il insuffle
Dans ses époumonées sonores 
Un peu du verbe haut
Et fort d’antan

Il a le visage
Poivré de barbe épique,
Souvenir ou appel
De l’aventure

Il a la vertèbre dure
Et l’échine cuite, 
Remèdes aux couches de fortune
Et aux cales trop rudes.

Il martèle
À qui veut l’entendre
Que le cardinal 
Jamais ne vaincra

Et il s’évanouit
Avant la pointe du jour
Pour défier à nouveau
Quelques heures plus tard 

Les ardeurs
Invaincues du soleil.
		

L’étreinte I/II

Va.

Il y a quelque chose 
d’incroyable et de fou, 
d’irrationnel dans tout recrutement

Être choisi, élu, retenu 
parmi tant de prétendants, tant de candidats 
Qu’est-ce ? Un feu de paille ou une opportunité ?
Une chance, une voie ?

Ça paraît pourtant si simple, dire bonjour, 
sourire, séduire 
Mais voilà, toute femme 
comme toute entreprise a des projets secrets 
Des desseins impénétrables 
qu’elles ne savent pas toujours elles-mêmes 
dire en totalité

C’est étrange, vraiment, 
ce mouvement de va-et-vient 
Désirer sans être désirable
Aimer sans vouloir

Agir sans devenir 
Harnacher cent bœufs 
pour une parcelle ridicule, la sienne ?
conquise de haute lutte ; hécatombe sans gêne 
Car on ne sait pas ce que deviendront in fine 
ces entrevues parfois futiles, toujours éphémères 
Un coup de fil, un message, une adresse, qui sait ? 
Alors l’homme moderne court, 
cherche à tout-va et en tous lieux 
À la recherche de plus en plus folle 
et désespérée de son économie, 
de son but

Le but ? Nous le croyions évident. 
L’étreinte, n’est-ce pas ? L’amour, la reconnaissance ; 
moins d’anonymat, plus d’assise.
		
		

L’étreinte II/II

Vient.

À l’heure du recrutement, 
les mouvements sont amples, 
les stratégies vastes, 
les promesses, 
de part et d’autre, homériques

Un élan spectaculaire, 
des démarches assidues 
en ordre de bataille

La silhouette conquérante 
Poursuivie sans cesse 
Calculs répétés 
Tests compulsifs
Frilosité maladive

Mais que signifie encore 
l’engagement ? 
Adéquation des profils ; 
paraître-naître aux yeux de la firme, de la femme
sous le meilleur jour
Affirmation de projets pour assouvir 
quoi qu’il en soit 
quelque nécessité supérieure et indivisible 
L’absorption d’un corps et âme, 
dans un plus grand ensemble qui l’oubliera

Tirer un coup ou fonder une famille ?

Mais c’est fini, 
on ne parle plus de métier consistant 
comme il n’y aurait plus d’amour sincère 
Seulement des postes, des activités ; 
du désir et des positions. 
Acrobatie balourde. 
Virtuosité et excellence abolies

Il faudra bien pourtant
Rendre toute cette entreprise personnelle, un jour...
Car enfin le but dans cette vie 
C’est d’en avoir un.